Libraire est un métier qui nous fait rencontrer chaque jour un bon nombre de gens. Certains sont adorables, polis, et les renseigner est un plaisir. D'autres s'avèrent être de véritables boulets. Je voudrais aujourd'hui vous parler de l'une d'entre eux, qui a sans doute traumatisé à vie la moitié de l'équipe...
Notre gilet bleu en charge du scolaire, de l'universitaire et des langues, JB, est libraire depuis un certain nombre d'années et a donc acquis une patience exemplaire et un sang froid à toute épreuve envers les clients. Du coup, lorsqu'il a un jour vu débarquer une petite grand mère (archétype de la Mamie Gâteaux, avec son dos voûté, ses lunettes et son air bonhomme), il ne s'est pas méfié
Madame possédait une vieille méthode de russe, avait remarqué qu'il existait un support audio complémentaire à son livre, et désirait donc le commander. Jusque là, tout va bien. Après avoir passé dix bonnes minutes à trouver les références de la méthode, JB a constaté que le support audio datait un peu, vu qu'il n'était disponible qu'en cassettes audio. Et que lesdites cassettes étaient vendues 40 euros, somme assez conséquente, il faut l'avouer. JB en parle donc avec Petite Mamie, lui demande plusieurs fois si elle est sûre de vouloir dépenser autant dans de vieilles cassettes, et comme elle répond par l'affirmative, il passe la commande chez l'éditeur. Petite Mamie s'en va ravie...
Une semaine plus tard, les choses se compliquent. Petite Mamie débarque en souriant dans le Monde du Gilet bleu, récupère ses cassettes au bureau de JB et trottine jusqu'à la caisse. Au moment où Izzou (notre caissière) lui annonce le prix, Petite Mamie l'interroge « Et ma réduction? ». Izzou, surprise, lui demande de quelle réduction elle parle (sans doute est-elle une ancienne professeur, ce qui lui donne droit à un rabais de 5%).
« Petite Mamie : Bah, ma réduction. Vous ne comptez quand même pas me faire payer plein prix de vieux stocks qui date de plusieurs années !
- Izzou, de plus en plus décontenancée : Plein prix? De vieux stocks? Je ne comprends pas...
- Vos cassettes audios, là, elles sont vieilles et plus d'actualité. Vous voulez vous en débarrasser, donc vous allez me faire un geste commercial.
- Euh... Là, je crois que vous avez mal compris. Ces cassettes ont été commandées spécialement pour vous, et nous les avons payées au prix fort chez l'éditeur. On ne va pas vous les céder à perte...
(A ce moment Petite Mamie quitte son air bonhomme et devient le monstre tant redouté par les libraires et les caissiers : le Boulet, sûr d'être dans son droit)
- Bon écoutez, j'en ai parlé avec mon fils cette semaine, il trouve cela scandaleux que vous vendiez de vieilles cassettes dépassées à ce prix là. Vous essayer de profiter de la crédulité d'une dame âgée, vous n'avez pas honte !
- Madame, calmez-vous, je crois qu'il y a un malentendu...
- Bon, puisque c'est comme ça, appelez moi un responsable, vous allez voir ! (argument ultime de tout client excédé).
(Malheureusement pour Petite Mamie, JB est aussi l'adjoint de M.G, le directeur du magasin absent ce jour là. C'est donc lui qu'Izzou a appelé en désespoir de cause...)
- JB: Re-bonjour Madame. Il y a un problème avec vos cassettes?
- Petite Mamie : Vous vous moquez de moi? J'ai demandé à parler à un responsable, pas à un vulgaire vendeur qui a essayé de m'escroquer !
- JB, patience incarnée : Il s'avère que le vulgaire vendeur que je suis a la responsabilité de cette librairie en l'absence de notre supérieur. Alors, dites moi, où est le problème? Je vous avais pourtant prévenue la semaine dernière que ces cassettes étaient chères... »
Je vous fais grâce des explications qui ont suivies, où notre Mamie Gâteaux a commencé à tempêter sur nous, sur l'éditeur, sur cette société capitaliste sans scrupules qui n'hésite pas à dépouiller d'honnêtes retraités qui ont durement travaillé toute leur vie pour une ridicule pension, etc etc (non, je vous assure, j'assistais de loin à la scène, je vous jure que je n'exagère pas).
Hors d'elle, le visage déformé par la colère, Petite Mamie a réclamé un endroit où déposer une réclamation afin qu'Izzou et JB soient sanctionnés pour leur « affreuse attitude ». La boite à plaintes se trouvant dans notre librairie mère, à l'autre bout de la ville, nous pensions qu'elle allait se dégonfler et laisser tomber. C'était sans la connaître : elle a noté l'adresse, et quelques jours plus tard, M.G a reçu ladite plainte, renvoyée par un Gilet bleu dubitatif travaillant au siège. Dommage que je n'y aie plus accès, je croie que vous auriez bien lu en lisant ce réquisitoire rageur !
Par ailleurs, Petite Mamie avait laissé ses coordonnées sur sa plainte, en espérant que notre direction s'aperçoive du traitement honteux qui lui avait été affligé et fasse un geste commercial plein d'honneur en la remboursant de ses cassettes. Ne voyant rien venir au bout de quelques semaines, elle a commencé à harceler le standardiste de notre librairie mère, qui nous la renvoyait systématiquement en lui expliquant qu'il fallait voir avec nous et qu'il ne pouvait rien faire pour elle. En dix jours, elle a appelé une bonne douzaine de fois, s'est faite rembarrer successivement par les standardistes, divers Gilets bleus qui avaient le malheur de décrocher le téléphone, JB, M.G et un ou deux responsables de la maison mère avant de laisser tomber... (Enfin ! nous n’en pouvions plus, elle hantait nos cauchemars, nous allions tous finir en dépression…)
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