dimanche 28 septembre 2008

Les libraires sont-ils des êtres intelligents?

Quand un client entre dans une libraire, une importante question s'impose à lui : le libraire est-il un être doué de raison ? Et par conséquent, sur quel ton lui parler?


Beaucoup de gens considèrent en effet que le libraire est un vendeur comme un autre, sans aucune culture, au Q.I. limité (sinon, pourquoi aurait-il choisi un simple job de vendeur?, je vous le demande) et qui pourrait sans aucun souci se recycler dans la vente de casseroles. Ce genre de clients se croie donc obligé de vous considérer comme un abruti fini et vous regarde d'un air hautain et quelque peu condescendant (ah là là si c'est pas malheureux de passer sa vie au milieu d'oeuvres hautement intellectuelles sans avoir les capacités d'en saisir le moindre mot...).

Ce sont aussi eux qui vont vous demander « Vous auriez le dernier livre de Marc Lévy? Alors, Lévy, ça s'écrit L E V Y » (sans blague...) ou encore mieux, avec ce petit air mielleux de l'initié au Savoir et à l'Art : « Vous auriez un livre sur la Pieta de Michel-Ange? Euh... Michel-Ange c'est le sculpteur, pas l'auteur... » (si, si véridique, j'vous jure... d'ailleurs, Izzou, titulaire d'un Deug d'histoire de l'art, lui a répondu « Ah bon, je croyais que c'était une tortue ninja! » Imaginez la tête de notre cher client...).


Une autre partie de notre clientèle considère au contraire le libraire comme un être d'exception, qui fait partie de l'Elite de la Nation. Un libraire digne de ce nom doit avoir lu toute la production littéraire de ces soixante dernières années (au minimum... sans compter tous les grands classiques de ces dix derniers siècles, les incontournables latins et grecs et les lais anonymes du Moyen-Age). Il profite de ses instants de loisirs pour écumer musées et expositions, tout en étant branché sur les diverses émissions littéraires radios et télévisées quotidiennes. Bref, c'est un Sur-homme, capable de vous retrouver un livre en moins de trois secondes, avec un minimum d'informations.

Concrètement, ces clients sont donc scandalisés que nous n'ayons pas lu le dernier roman d'Untel, ni celui de Machin d'ailleurs (est-il vraiment utile de leur signaler que la rentrée littéraire de septembre a vu la parution de plus de cinq cents romans français?). D'autres s'offusqueront que nous ne connaissions pas Chichkine ou Venetsianov (peintres russes du XVIIIe siècle) et oh, scandale, que nous ne sachions même pas écrire correctement leurs noms ! (où va le monde, je vous jure ! Surtout que eux non plus ne le savent pas, si on creuse un peu...).


Pour répondre à vos cruelles interrogations, je dirai que la réalité correspond à un juste milieu. Nous autres, gilets bleus, sommes spécialisés par grands rayons (littérature, sciences humaines, bandes dessinées, jeunesse, arts, pratique, universitaire, tourisme) et, chacun dans notre domaine, nous connaissons nos classiques et nous pouvons vous retrouver facilement la plupart des ouvrages. Mais nous ne connaissons pas tout non plus (plus de 40 000 références dans notre librairie, ça fait beaucoup, même pour les Sur-hommes que nous sommes). Alors adaptez-vous, ne nous parlez pas comme à des imbéciles mais ne nous prenez pas pour des génies non plus ! Et oui, même les gilets bleus sont humains et ont leurs faiblesses...


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