lundi 15 décembre 2008

Des papiers cadeaux...

Il y a des jours comme ça, où on se dit qu’on aurait mieux fait de rester chez soi. Aujourd’hui par exemple. Un lundi 15 décembre, on pourrait penser qu’il y aurait foule dans le magasin. Que des hordes de clients allaient escalader nos remparts en tas de gravats pour acheter avec amour plein de beaux cadeaux. Qu’on allait courir partout, volant de renseignements en conseils… Eh bien non ! Le froid a sans doute tué nos clients en route, parce que les rayons sont loin d’être bondés. Et les rares personnes présentes sont (pour une fois) quasi autonomes. Résultat : les gilets bleus sombrent dans l’ennui le plus profond.
Ce qui explique mon activité blogueuse pour le moins inhabituelle un lundi (jamais le temps d’écrire du boulot d’habitude). Et une conversation avec Izzou vient de me donner l’idée d’un nouvel article.

Qui dit Noël dit cadeaux. Et qui dit cadeaux dit souvent papiers cadeaux. Or, notre magasin n’est pas encore approvisionné en scouts (snif) et ce sont nos blanches mains qui sont donc mises à contribution (avec plus ou moins de dextérité il faut l’avouer). Ce qui est à l’origine de situations plus ou moins heureuses…
Commençons par le traditionnel « vous avez bien enlevé le prix ? », qui part d’une bonne intention… Mais qui finit par donner des pulsions meurtrières quand c’est la 70e fois de la journée qu’on nous le répète.
Viennent ensuite les clients indécis. « Bleu ou doré, le papier cadeau ? » « Bleu… Remarquez le doré est sympa aussi (vous commencez à découper le papier). Non, bleu, c’est plus neutre (restons zen). » Et une fois le paquet fini « Finalement, doré, ça aurait peut être été mieux »… (tant pis !)
A l’opposé, on trouve les clients « à côté de la plaque » (si vous me permettez l’expression) : « Bleu ou doré, votre papier cadeau ? » « Rose ». Soit… Pas de lien logique, juste que ledit paquet était pour une fille (« bah, si vous avez du bleu, vous avez aussi du rose pour les filles non ? »… Non, on est le monde du Gilet bleu, pas du Gilet rose, désolée).
C’est aussi l’occasion de retrouver les clients pénibles qui viennent de vous faire tourner en bourrique dans les rayons (20 minutes pour leur trouver un livre cadeau qui les satisfassent, alors que votre seul indice était « un livre pour un homme de 30 ans » et qu’ils ont décidé de ne pas aimer toutes vos suggestions). Bien décidés à être affreux jusqu’au bout, ils demandent un paquet cadeau (« vous n’oubliez pas d’enlever le prix ») et exigent même du bolduc. Désarroi du Gilet bleu : « Euh… je veux bien vous donner un peu de bolduc, mais je ne sais pas le faire frisouter » (oui, je sais, ça peut paraître bête, mais on ne peut pas être parfait partout). Soupir exaspéré du client : « Donnez moi ça. Vous avez un ciseau ? » (et hop, de joli frisoutis) « Voilà, c’est pas compliqué non ? (d’un air hautain et méprisant) J’vous jure, la prochaine fois je ferai le paquet moi-même ! » (bonne idée).
Je passerai sur ceux qui vous réquisitionnent pendant dix bonnes minutes, le temps d’emballer les cadeaux pour le père, la mère, les frères, les sœurs, les oncles, les tantes, les amis etc (un paquet par livre, tant qu’à faire). Qui s’impatientent car tout n’est pas fini en deux minutes (et ils n’ont pas que ça à faire, ils sont pressés). Et qui ne voient pas les dix paquets en attente qui s’accumulent pour d’autres clients (au secours !!!).
Je vous tairai aussi notre angoisse face aux peluches à emballer, ou pire face aux livres ronds (si, si, souvenez-vous de « La boite à gâteaux », de Marabout : un cauchemar). Et je finirai par un superbe dialogue :
  • « - Bonjour, est-ce que vous faites les paquets cadeaux ?

  • - Oui, pas de souci. (léger doute en voyant le client sortir un livre d’un sac Fnac) Mais, euh… Vous l’avez acheté ici, le livre ?

  • - Bah, non, à la Fnac.

  • - Désolé, mais on ne fait les paquets que pour les livres achetés ici.

  • - Oui, mais à la Fnac, ils ne donnent que des pochettes.

  • - Et ?

  • - Donc, vous ne voulez pas me faire un paquet ?! Et je fais comment moi ?!

  • - Et bien, soit vous retournez à la Fnac prendre une pochette, soit vous achetez un rouleau de papier cadeau. On en vend si vous voulez…

  • - Ah bah bravo le geste commercial ! J’ai bien fait de ne pas acheter chez vous ! »

Avouez, ça valait bien de conclure cet article non ?

A tous les clients que j'ai aimé avant...

A force de ne parler que des clients boulets sur ces pages, j’ai eu peur que vous vous fassiez une idée quelque peu négative du Monde merveilleux du Gilet bleu. Je vous rassure donc de suite : ces clients ne représentent pas nos seuls interlocuteurs, loin de là. Mais il est vrai qu’ils sont tellement comiques après coup (sur le moment, on a juste des envies de meurtre) que je trouvais cela dommage de ne pas en parler.
Néanmoins, il ne fallait pas que vous en concluiez, après avoir lu mes articles, que je ne suis qu’une libraire grincheuse qui se moque gratuitement des clients désemparés venant lui demander conseil. Que nenni ! Sans me considérer comme investie d’une mission divine (faire partager ma passion des livres par le plus grand nombre), j’aime ce travail et son côté relationnel. (Et puis, c’est bientôt Noël, je me sens portée par une vague d’amour pour mes prochains…).
Je voudrais donc aujourd’hui dédier cet article à tous les clients sympathiques qui peuplent régulièrement notre librairie et qui viennent égayer notre morne quotidien.
Il y a les familles du quartier, avec leurs enfants qui grandissent à chaque visite et qui courent partout dans le magasin (au grand désespoir de M.G. qui essaye vainement de les discipliner).
Il y a les gens des bureaux alentour, qui ont pris l’habitude de venir nous demander conseil à chaque anniversaire, Noël, fête quelconque, et qu’on retrouve tous les midis ou presque en train de flâner dans les rayons.
Il y a les passionnés, avec qui on peut discuter des heures de littérature ou de bandes dessinées, s’échangeant conseils et recommandations (ce qui alimentera les discussions suivantes).
Il y a les profs de la fac d’à côté, qui se lancent dans de grandes discussions savantes avec JB (« leur rayon de soleil dans le monde gris des amphithéâtres » dixit l’un d’eux).
Et puis, il y a tous les inclassables. Ceux qui passent nous dire bonjour, juste parce qu’ils passaient dans les environs. Ceux qui font les clowns pour nous remonter le moral quand ça ne va pas. Ceux qui pourraient prendre notre place sous le Gilet bleu tant ils connaissent par cœur le magasin. Notre grand-mère étudiante qui déborde d’énergie et nous redonne le sourire à chacune de ses visites. Et celui qui laisse des commentaires enthousiastes sur ce blog sous couvert d’anonymat (ce qui ne trompe aucun gilet bleu, ceci soit dit en passant).
Sans compter tous ces gens de passages qui nous offrent un sourire et un merci...

mercredi 10 décembre 2008

We wish you a Merry Christmas

En librairie (comme dans un certains nombre de commerces je suppose) les fêtes de fin d'année se décomposent en trois temps bien distincts (j'aime bien cette phrase, ça fait super sérieux).
Tout commence dès la fin août. A peine rentré de vacances, rêvant toujours de plages et de mer bleu azur, le libraire doit se plonger dans une ambiance hivernale festive pour le travail des nouveautés (autant reprendre en beauté). Coffrets et blockbusters s'en donnent à coeur joie, tous les éditeurs rivalisant pour savoir qui sera le plus présent sur les tables. Premières angoisses vers la mi-septembre, une fois passés tous les rendez-vous avec les représ : la liasse de commandes papier semble fichtrement épaisse cette année (encore pire que l'an dernier, lui-même pire que l'an précédent... gloups). Le doute assaille le libraire : va-t-il vraiment réussir à tout caser dans un rayon qui n'est malheureusement pas extensible à l'infini ? (voire de quelques mètres, on n'est pas exigeant).
Dès la fin septembre, sa foi est mise à l'épreuve avec les premiers arrivages (était-il vraiment nécessaire de commander 5 exemplaires de ce truc, qui finalement n'a pas l'air aussi sympa que prévu? Est-ce que ça va vraiment marcher?). Et en octobre, c'est l'hallali ! Des piles, des piles et encore des piles ! La dépression guette, les arrivages font cauchemarder moult libraires qu'il faut traîner de force jusqu'au magasin le matin... Et quand on croit que c'est fini, une nouvelle vague arrive ! Le mercredi devient un jour honni : c'est l'arrivage Hachette, synonyme de nouveaux cartons...
A la mi-novembre, les choses commencent à se tasser, le libraire entrevoit la fin du cauchemar. Il reste bien sûr les retardataires, ceux qu'on avait oubliés... Oh rage, oh désespoir ! Il va falloir chambouler les tables à nouveau pour leur faire une place ! Les éditeurs se font peu à peu détester des libraires (pourquoi nous sortent-ils des nouveautés jusqu'au 10 décembre !? S'arrêteront-ils un jour?). Les finances sont au plus bas, la santé des libraires aussi, mais ouf, le calvaire va bientôt se terminer !
Et oui, les clients tant attendus, tant espérés, commencent leurs repérages ! Dès la deuxième quinzaine de novembre, des badauds flânent devant les jolies tables Noël. Timidement au début, ils ont encore le temps, il faut d'abord payer les impôts. Mais la dernière phase a commencé pour le libraire : après avoir entassé, il s'agit maintenant de vendre ! D'un oeil fébrile, il observe les réactions des clients : il est encore temps de recommander en urgence un titre qui attire plus d'intérêt que prévu (s'il n'est pas déjà tombé en rupture de stock chez l'éditeur, ce qui arrive souvent avec tous ces coffrets fabriqués en Chine).
Arrive enfin décembre et sa folie commerciale. Le chiffre d'affaires s'envole rapidement vers des sommets (surtout entre le 15 et le 24) et le libraire doit se dédoubler pour répondre à tout le monde (vivement que la science mette au point une bonne technique de clonage). C'est un mois épuisant qui laisse le libraire à moitié mort de fatigue, mais aussi un mois très agréable qui voit son lot de conseil client (la partie généralement la plus appréciée par les libraires au milieu de leurs tâches de manutention). C'est l'occasion ou jamais de conseiller tous les coups de coeur accumulés au fil de l'année, de mettre en avant des titres qui ne se vendraient pas sinon, de faire appel à toutes ses connaissances pour trouver Le cadeau idéal pour chacun avec un minimum d'informations... Bref, un super moment relationnel comme on les aime ! Sachant que le challenge devient de plus en plus rude à mesure qu'on s'approche du 24, car le stress commence à devenir palpable chez les clients et qu'il faut faire avec toutes les ruptures de stocks. (« Une série Bd polar sympa? Oui, je peux vous proposer celle-là... Ah bah non, je n'ai plus du tome 1. Sur celle-là non plus. Bon, il reste celle-à, très sympa aussi... » etc etc).
Et le 31 décembre au soir, c'est l'heure du bilan ! On n'y est pas encore, alors ça sera pour un prochain article...

mardi 9 décembre 2008

Attention... Question à 12 euros....

« - Bonjour. J'ai lu un article il y a quelques temps sur une Bande dessinée qui avait l'air super.

  • - Hum, hum. C'était quoi comme Bd?

  • - Bah, justement, le problème c'est que je ne me souvient plus du titre et que je n'ai pas gardé l'article.

  • - Vous vous souvenez de l'auteur?

  • - Non plus.

  • - Ah....

  • - Je ne vous aide pas beaucoup, désolé.

  • - Bon. Vous vous souvenez de la couverture? (j'ai une bonne mémoire visuelle) Du sujet?

  • - C'était une Bd de cowboy je crois. Enfin, en tout cas, il me semble que ça se passait aux Etats-Unis.

  • - Oui.... Et?

  • - Sur la couverture, il y avait un personnage. C'était un dessin un peu à la Trondheim...

  • - A la Trondheim? (nom d'un dessinateur très connu) C'est-à-dire?

  • - Bah... Dessiné un peu vite fait. Vous voyez le style?

  • - Je cerne à peu près. Mais je ne voie pas de western sorti récemment qui pourrait correspondre....

  • - Ah, mais je ne suis même pas sûr que c'est récent comme Bd. C'était une vieille revue.... »

Alors là, j'ai beau me targuer de bien connaître mon fonds Bd, j'ai complètement séché et j'ai lu une profonde déception dans les yeux de mon client. Ce n'était pas la première fois qu'il me faisait ce genre de devinettes, mais d'habitude, j'arrivais à retrouver la référence sous ses yeux ébahis. Snif... Si quelqu'un a la solution, je suis preneuse, vu que ça continue à me travailler...

Des limites du génie informatique et de la mémoire humaine.

    « -Bonjour. J'ai vu dans votre rayon, il y a quelques mois, un livre sur la fabrication des bijoux de perles et je ne le retrouve pas.

  • - Ok. Vous vous souvenez de l'éditeur? (vu que tout les bouquins sur les bijoux de perles ont quasiment le même titre, ce n'était pas l'information clé cette fois...)

  • - Bah, non, je ne me souviens ni du nom de l'éditeur, ni de l'auteur. Mais il y avait le mot perles dans le titre, et un bracelet sur la couverture.

  • - Certes. Mais 95% des livres sur le sujet correspondent à cette description... Vous vous souvenez d'autre chose?

  • - Oui. Le livre était grand comme ça (ceci dit en joignant le geste à la parole : format classique. Normal, ça aurait été trop facile sinon...) Le titre était écrit en rouge. Ca vous ira comme informations?

  • - Bah... A vrai dire je ne voie toujours pas. Vous avez déjà regardé en rayon, c'est bien cela, Parce que normalement je suis toujours les mêmes références....

  • - Celui-là, il était en occasion. Mais je me suis dit que je pourrais toujours vous le recommander.

  • - Le problème, c'est que je ne sais toujours pas lequel est-ce et que je n'ai pas les photos des couvertures sur mon logiciel.

  • - Et vous ne pouvez pas faire une recherche sur votre machine?

  • - En tapant quoi? Livre grand comme ça avec le mot perles écrit en rouge?! »

Même l'informatique a ses limites, désolée... Est-ce ma faute à moi, si les éditeurs n'ont aucune imagination dans le choix de leurs titres?

Au secours....

Je ne veux pas faire de préjugés et je sais qu'il ne faut jamais juger les gens sur leur apparence. Mais généralement, quand un mec débarque avec des piercings sur le visage, un manteau style militaire, des grosses kickers bardées de fer et un bonnet avec une croix gammée, je ne peux pas m'empêcher d'appréhender un peu... Et là, pour le coup, c'était justifié...
  • « Votre collègue, là bas, elle m'a dit que fallait que je voie avec vous pour le rayon armes. Parce que moi, j'ai beau chercher, je vois pas de fusils ici...

  • - Euh... C'est-à-dire que vous êtes dans une librairie ici, pas dans une armurerie. On ne vend pas d'armes, mais des livres sur les armes (et encore, j'en ai un ou deux pour Noël , histoire de dire qu'il y en a).

  • - (éclair de lucidité dans l'oeil terne de mon client) Des livres sur les armes? Ah ouais, ça me va aussi ! Parce que moi, j'ai un pote qui m'a dit qu'à l'armée, ils ont des fusils qui tirent à deux kilomètres ! Deux kilomètres, ça fait beaucoup, je crois qu'il se moquait de moi. (mais non, mais non, qu'est-ce qui vous fait dire ça?) Qu'est ce que vous en pensez, vous? Vous croyez que je trouverais ça dans vos bouquins?

  • - Bah, honnêtement, j'en sais trop rien. Je n'y connais rien en armes (moue désapprobatrice de mon interlocuteur, que je sens prêt à me faire un exposé sur le sujet). Le mieux, c'est que vous regardiez dans le rayon. Les livres sont juste là, j'espère que vous trouverez... »

Sur ce, je l'avoue, j'ai lâchement fui en abandonnant mon client. Le coup du cours théorique sur les armes à feu, je ne le sentais pas vraiment. Surtout que je suis pacifiste dans l'âme et que ce monsieur trimballait avec lui un énorme sac de forme allongée (si ça se trouve, j'aurais même eu le droit aux exercices pratiques....).
Il est quand même venu me dire qu'il n'avait pas trouvé l'information qu'il cherchait (« chui sûr que mon pote, il m'a raconté n'importe quoi ! Deux kilomètres, c'est vraiment beaucoup non? »). Et il est parti. Ouf....

lundi 8 décembre 2008

L'envers de la technologie

Le monde du gilet bleu est à la pointe du service et de la technologie, c’est une vérité bien connue. Nos informaticiens du siège nous ont donc concocté un super système qui nous permet, lorsqu’un client nous commande un livre, de le prévenir automatiquement par Sms que sa commande est arrivée. Merveilleuse trouvaille technologique s’il en est : imaginez le calvaire que constituait l’énorme pile de commandes clients du jour, lorsqu’il fallait appeler chaque personne pour lui expliquer qu’elle pouvait récupérer son livre…
Bref, tout irait bien dans le meilleur des mondes, si les gens lisaient correctement leurs Sms. Ce qui n’est pas toujours le cas, comme nous avons pu le constater aujourd’hui. Je vous explique…

Bella, notre Miss Littérature, et moi-même, discutions tout en rangeant nos livres, lorsqu’une dame est arrivée en nous disant qu’elle venait récupérer une commande. Et de préciser qu’elle a reçu notre Sms samedi. Jusque ici tout va bien. Sauf qu’en rentrant son nom dans notre logiciel, il s’est avéré que son livre était toujours en commande. Perplexe, Bella tente des pistes : Madame n’aurait-elle pas commandé un autre livre ? N’a-t-elle pas commandé dans un autre de nos magasins ? Madame répond par la négative et commence lentement mais sûrement à se crisper, ce qui est généralement mauvais signe…

  • - Bon, écoutez, je n’ai commandé que ce livre, j’ai reçu un Sms, je suis venue spécialement pour ma commande et là, vous me dites que mon livre n’est pas arrivé ? C’est n’importe quoi !

  • - Désolée, je n’y suis pour rien. C’est juste que la procédure est automatisée, et que je ne comprends pas comment on a pu vous envoyer un message sans avoir votre livre…


Madame sort alors avec agacement son portable, tripatouille les touches en marmonnant sur notre incompétence et nous brandit triomphalement son téléphone avec ledit Sms. Sauf que… Ce n’est pas un de nos Sms… L’œil exercé du gilet bleu que je suis a repéré de suite qu’il manquait notre fameux numéro de commande à 14 chiffres (celui que tous les clients s’entêtent à vouloir nous donner en venant récupérer leur livre, alors qu’il ne nous sert à rien).
Patience incarnée, j’essaye d’expliquer à une cliente au bord de la crise de nerfs qu’il y a erreur. Elle peste, insulte notre collègue qui a mal envoyé le Sms en oubliant des informations (euh… C’est informatisé vous ais-je dit) et consent finalement à jeter un coup d’œil au Sms… Et là, patatras, ses belles certitudes s’effondrent : elle a confondu ! Notre librairie porte quasiment le même nom qu’un magasin de bijouterie fantaisie lui aussi à la pointe de la technologie et où elle a passé commande… Catastrophe ! Son teint vire au cramoisi, elle bafouille des excuses précipitamment, tourne les talons et s’enfuit honteusement…
Y’a d’ailleurs fort à parier qu’après cette scène, elle ne reviendra sans doute jamais chercher son fameux livre…

mardi 2 décembre 2008

Madame Michelin

Je vous avais promis la dernière fois de vous raconter mon prochain rendez-vous mémorable avec un représentant. Chose promise, chose due, surtout que ce rendez-vous était une parfaite illustration de mon précédent article sur le sujet...

Mon ancien repré Michelin étant parti chez la concurrence, j'attendais ma nouvelle repré avec quelque appréhension. Faut dire que mes relations avec Michelin avaient commencé par une absente totale de signe de vie de leur part pendant six bons mois, ce qui m'avait posé problème pour la sortie du fameux guide rouge Michelin. J'en avait été quitte pour les harceler au téléphone en réclamant mes guides...

Bref, ne partons pas sur des a-priori. Laissons une chance à Madame Michelin. Qui arrive avec une bonne demi-heure de retard, ça commence bien... Présentations d'usage, puis nous voilà parties : .


  • - Madame Michelin : Alors, dites moi, comment travailliez-vous avec mon prédécesseur?

  • - Bah, de manière tout à fait traditionnelle. Il me présentais les nouveautés et je lui disais mes quantités. (air légèrement déçu de ma repré) Pourquoi? Vous travaillez comment, vous?

  • - Et bien, il arrive souvent que les libraires me fassent confiance. Je pointe en rayon ce qu'il manque, je vois vos quantités, et je vous dresse une liste de commandes. Que je peux vous soumettre, si vous désirez vérifier que je n'ai rien oublié....

  • - Euh... Pour être franche avec vous, je préfère de loin ma méthode. J'apprécie de pouvoir établir mes quantités moi-même....

  • - Bon, comme vous voulez. (soupir) Alors, commençons par l'atlas Michelin. La meilleure vente en atlas routier France, je vous le rappelle. J'avais établi une précommande de 15 exemplaires.

  • - (gargouillis d'incrédulité de ma part) 15 exemplaires ?! Vous êtes sûre d'avoir bien regardé mes chiffres de vente avant de venir? Parce que des atlas Michelin, j'en vends 3 par an...

  • - Justement, je pense que vous ne le mettez pas assez en valeur. En pile sur un présentoir, vous verrez, il se vendra beaucoup mieux. (eh ben, j'ai bien fait de ne pas lui laisser carte blanche, moi...)

  • - Pas sûr du tout. Mes clients ont une préférence marquée pour les cartes routières...

  • - Ah bon? Et pourquoi d'après vous?

  • - (mais qu'est ce que j'en sais moi?) Aucune idée, et je m'en fiche. Je vais donc prendre un atlas.

  • - Un seul?! Vous êtes vraiment sûre?

  • - Oui. Titre suivant...

Je vous fais grâce des batailles entourant chaque titre présenté. Ca se résume globalement en : elle veut m'en vendre cinq, je lui en prend un, voire deux, en fonction de mes statistiques de ventes. Arrive enfin le fameux guide rouge, gardons le meilleur pour la fin...

  • - Notre guide rouge est reconnu dans le Monde entier. Il bénéficie d'une campagne de presse énorme dans Le Monde, Télérama...

  • - Oui, je connais le guide et le tapage médiatique autour. Pas la peine de me ressortir tout un speech dessus.

  • - Mais cette année, ça va être encore plus impressionnant ! Le guide rouge fête sa 100e édition ! Nous avons donc prévu un énorme lancement avec de nombreux partenaires (et patati et patata, impossible de l'arrêter). Il va même y avoir une édition spéciale comprenant un bon de réduction pour un restaurant étoilé présent dans le guide (et re-patati et re-patata). Nous avons aussi prévu tout un kit de présentation pour vitrine....

  • - (Je décide de jouer le jeu pour être débarrassée d'elle au plus vite) Bon. D'accord pour votre kit vitrine. Et je vais prendre 20 exemplaires normaux et 5 de l'édition spéciale.

  • - (changement de couleur de ma repré) Seulement? Mais l'an dernier vous en aviez pris 80 !

  • - Non, rectification. (légère crispation de ma part, elle aborde un sujet sensible) L'an dernier, j'avais demandé 15 exemplaires du guide France, 10 du guide Paris et un exemplaires des autres destinations. J'ai reçu 80 exemplaires du France, pas un seul des autres titres, et avec 15 jours de retard ! Je vous en ais aussitôt retourné 60 (remarquez que j'en ais gardé 5 de plus que ce que j'avais commandé) et j'en ais vendu 12. Vingt-cinq exemplaires (en comptant l'édition spéciale) me semblent donc largement suffisants.

Et c'est reparti pour dix bonnes minutes de négociations qui tournent au combat de tranchées. Elle finit par abandonner, mais avec un regard chargé de haine. Un froid au revoir, et j'en suis enfin débarrassée ! Après deux heures de rendez-vous (de guéguerre devrais-je dire) je n'en pouvais plus, j'avais des envies de meurtre ! N'empêche, je serais curieuse de savoir combien je vais finalement en recevoir, de ce fameux guide rouge... M'est avis qu'elle ne laissera pas tomber comme ça...

Et un kilo de livres pour la une !

  • - Bonjour, je voudrais commander un livre.

  • - Oui, pas de soucis. C'est quoi comme livre?

  • - Juste une question, si je le commande, il sera là demain?

  • - Euh, non, il faut compter une semaine...

  • - Quoi !? Une semaine?! Mais vous savez, c'est qu'un petit fascicule...

  • - ?! Euh, vous savez, que vous commandiez un livre de poche ou un énorme dictionnaire, c'est le même délai...

  • - Même si ce n'est qu'un tout petit livre?

  • - Oui, même s'il ne fait que 50 pages. Mais vous ne m'avez toujours pas dit de quel livre il s'agissait, je vous signale. Il se peut que nous l'ayons en magasin...

(Ce qui était le cas, soit dit en passant. Les gens sont souvent surpris du long délai qu'il nous faut pour obtenir un livre, et je suis consciente que ce n'est pas très réactif dans le monde d'aujourd'hui. Mais c'est malheureusement l'inconvénient d'avoir une chaîne avec entrepôt centralisé... Ceci dit, c'était la première fois qu'on me faisait le coup du « si c'est un petit livre, ça ira plus vite non? »)

mardi 18 novembre 2008

Dans la famille boulet, je voudrais... Monsieur Montpellier !

Le monde du Gilet bleu a étendu ses tentacules à travers toute la France : Paris, Lyon, Montpellier, Toulouse, personne n'y échappe ! Mais, les magasins étant des structures complètement indépendants sur certains points, cela donne parfois lieu à des situations très improbables... Je voudrais ainsi vous raconter l'histoire de Monsieur Montpellier.

La scène se passe il y a quelques mois, un samedi soir, vers 19h. Un client arrive en caisse avec quelques livres, en tenant un petit garçon d'environ trois ans par la main. Izzou commence l'encaissement, tout se passe bien, jusqu'à ce que ce monsieur sorte pour régler des bons d'achats venant de notre magasin de Montpellier...

  • - Izzou : « Excusez moi, Monsieur, mais ces bons ne sont pas acceptés ici.

  • - Le client : Pardon? Il doit y avoir erreur...

  • - Izzou : Non, regardez, c'est bien spécifié sur vos bons « valable uniquement dans votre magasin XXX de Montpellier ». Je suis désolée, je ne peux donc pas les accepter.

  • - Attendez une minute. J'ai eu ces bons en vendant des livres à Montpellier lorsque j'y étais de passage. Quand on me les a donnés, j'ai demandé s'ils étaient valables partout, et on m'a répondu par l'affirmative, en me disant bien de ne pas tenir compte des indications notées sur les bons.

  • - Mon collègue a du faire une erreur, parce que ce n'est pas le cas.

  • - Vous ne voulez pas entendre raison? Très bien, appelez moi votre responsable ! »

(Je vous l'ai dit, c'est l'argument imparable, on n'y coupe jamais ! Ce qu'il faut quand même préciser à ce niveau de la conversation, c'est que le montant des fameux bons s'élevait en tout et pour tout à 9,30 euros et que ce monsieur voulait acheter pour une quarantaine d'euros).

  • - M. G, une fois mis au courant de la situation : « Ma collègue a tout à fait raison, Monsieur, nous ne prenons que les bons émis par notre magasin ou ceux de la maison mère.

  • - Le client, de plus en plus énervé : Ne vous moquez pas de moi. Que voulez-vous que je fasse de mes bons de Montpellier, alors que je n'habite pas là bas ! Vous me prenez pour un menteur, c'est ça ?! De toute façon, le responsable que j'ai vu là bas m'a dit qu'en cas de problème, il n'y avait qu'à l'appeler. Allez-y, faites-le, vous verrez que j'ai raison !

  • - Izzou : Excusez-moi Monsieur, mais je doute fort qu'à 19h15, un samedi soir, nous arrivions à joindre quelqu'un là bas. »

Pendant que le ton montait à la caisse, le petit garçon, lui, s'est retrouvé sans surveillance. Son père était trop occupé à traiter M. G d'escroc pour y faire attention. Or, traditionnellement, les caisses se trouvent près de la sortie, donc près de la rue. Une première fois déjà, au début de la discussion, des clients qui sortaient ont récupéré de justesse le gamin qui trottinait vers la porte. Du coup, Miss BD, occupée près de là, gardait discrètement un oeil sur lui. Un client arrive pour lui demander une information, elle le renseigne, puis tourne la tête vers l'endroit où se trouvait l'enfant une minute auparavant : personne ! En stress, Miss BD accourt, cherche aux alentours : toujours pas de pitchoune en vue. Quand soudain, elle l'aperçoit dehors, trottinant au milieu de la rue ! Ni une, ni deux, la voilà à la poursuite du gamin. Et lorsqu'en le ramenant à son père à la caisse, elle se permet de dire « Excusez-moi Monsieur, mais faites attention à votre fils, il était sorti du magasin », lui répond « Ah vous, mêlez vous de vos affaires », sans même jeter un regard à son enfant, avant de se remettre à vociférer sur M. G.

Conclusion : Miss BD a joué la nounou pendant dix bonnes minutes, le temps que monsieur s'avoue vaincu et paye ses achats en carte bleue. Certes, je comprends la colère de ce Monsieur, le Gilet Bleu de Montpellier s'étant bel et bien trompé. Mais 9,30€ valaient-ils vraiment toute cette peine? Valaient-ils le risque de perdre un fils renversé par une voiture? A vous de juger, mais je ne le pense pas...


Ce n'est qu'un au revoir....

Le plus usant dans le métier de libraire, ce ne sont finalement pas les clients boulets ou les représentants un peu lourds. Le pire des fléaux, en tout cas pour le monde du Gilet bleu, ce sont les Chefs. Ils sont généralement confinés dans leurs bureaux de la maison mère (ne rêvons pas, ils ne vont pas se mêler aux simples vendeurs, ils n'appartiennent pas au même monde). Tellement absents qu'on finit presque par les oublier... Et puis, d'un coup, ils ont une idée de génie, que dis-je, l'idée du siècle (ça ne fera que la 5e depuis le début de l'année) et se rappellent à vous. Et là, impossible de les oublier, puisque leur grande idée est souvent synonyme de bouleversement complet dans le magasin et d'une grosse somme de travail supplémentaire (ils ont sans doute peur que l'on s'ennuie, à un mois de Noël...).

Bref, tout ça pour dire que leur dernière idée (finalisée la semaine dernière après quelques jours de réflexion seulement) fut d'ordonner à M. G, notre chef direct, de faire de l'avant du magasin « un espace saisonnier grand public multi-produits ». En d'autres termes, d'en faire un joyeux fouillis de papeterie fantaisie, de livres, d'opérations promotionnelles d'éditeurs (pour 3 livres de la collection achetés, un porte monnaie collector offert!). Où est le problème? Me direz-vous... C'est vrai, après tout, ça sera très vendeur, ça fera du chiffre d'affaires... Certes, je ne dis pas non.

Sauf que cet espace, il n'était pas vide, loin de là. C'était le rayon vie pratique qui l'occupait ! Rayon vie pratique qui fait le tiers de son chiffre annuel entre novembre et décembre, rappelons-le. Les stocks sont au plus hauts dans le rayon, j'ai fait le plein en coffrets, tout est prêt pour les cadeaux de Nöel... Et la direction a sa grande idée ! L'espace est occupé? Pff, faux problème, il suffit de supprimer le rayon ! Eh oui, c'est aussi simple que ça pour eux. Ils sont les chefs, ne l'oublions pas, et un chef a toujours raison (même si cela fait trois mois qu'ils n'ont pas vu le magasin : ils s'en souviennent, et ils ont un plan papier).

Alors, voilà, j'ai passé mes trois dernières journées à décoller les étiquettes de prix de centaines d'ouvrages, à faire des cartons de retour et à déprimer... Adieu livres sur le sport, la nature, les jeux, les activités manuelles, les voitures, le jardin... Seul le rayon cuisine a été sauvé in extremis, un plan de secours ayant été accepté par la Direction (en sacrifiant un bout du rayon tourisme, certes, mais on ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs comme on dit....) Un an de travail, des clients fidélisés, tout cela réduit en miettes en trois jours.... Engagez-vous qu'ils disaient...

Des libraires et des représ

Le quotidien d'un libraire est fait de routine : on range les livres reçus, on retourne ceux qui ne se vendent pas, on répond aux demandes des clients, et on reçoit des représ. « Des représ? Mais qu'est ce donc? » vous demandez-vous sûrement. Inutile de sortir votre dictionnaire, je vous explique de suite...

Le représentant (ou repré pour les intimes) est employé par une structure de diffusion regroupant plusieurs maisons d'édition. Il est chargé de faire la tournée des librairies de son secteur pour présenter aux libraires les nouveautés des maisons d'édition qui l'emploient. Et comme il existe plus de 1000 maisons d'édition en France (certaines ne publiant que quelques titres par an, d'autres plusieurs dizaines par mois) cela donne un nombre de représentants assez impressionnant !

Chaque repré a sa propre personnalité, et les rendez-vous ont beau se suivre, ils ne se ressemblent pas toujours. Je voudrais aujourd'hui vous présenter quelques types de représ les plus répandus...


  • Le repré sympa

Ceux là sont les plus appréciés, mais les plus rares aussi, malheureusement. Ce sont des gens au contact facile, qui aiment bien faire ami ami avec le libraire. Travailler avec eux est généralement l'occasion de rigoler entre deux nouveautés, d'échanger les deniers potins professionnels, de savoir comment ça se passe chez les concurrents... Bref, un bon moment en perspective.


  • Le repré lourd

Beaucoup moins sympathique, mais beaucoup plus répandu, surtout dans les petites maisons d'édition qui publient des trucs parfois un peu bizarres. Ce repré là se sent obligé d'insister à chaque titre, en vous expliquant qu'il s'agit là du futur best-seller (hum hum), qu'il va y avoir un plan média impressionnant avec des articles dans Le Monde, Libération, des émissions TV, de la radio (vous aurez beau guetter les semaines suivantes, nous ne verrez jamais aucune allusion à ce livre dans un média quelconque, pas même dans un petit journal local ou sur France 3 région...).

Vous avez beau faire un effort sur le premier futur best-seller (dont vous ne vendrez pas un seul exemplaire, soit dit en passant), vous n'en serez pas débarrassé pour autant ! Au contraire, le repré prendra ça comme un signe de faiblesse ou un encouragement, et ce dit que s'il y est arrivé avec celui là, pourquoi pas avec d'autres titres ! (au secours ! Vous priez pour qu'un client arrive pour vous libérer).

(L'astuce consiste à recevoir ces représ un jour où vous êtes de mauvaise humeur, histoire d'avoir moins de scrupules à les envoyer balader...)


  • Le repré deux de tension

Certains représentants sont mous, très mous, trop mous... Il leur faut cinq bonnes minutes pour trouver leurs feuilles de nouveautés et allumer leur ordinateur portable, puis ils prennent tout leur temps (la retraite, c'est l'année prochaine, pourquoi se fatiguer?). Pendant ce temps, vous pensez aux dix mille trucs qu'il vous reste à faire et vous avez envie de les secouer, de les doper au café... Ensuite, ils se contentent généralement de vous lire les quelques lignes fournies par l'éditeur sur chaque titre. Inutile de demander des précisions, ils ne savent rien. Ce qui vous avance beaucoup quand la présentation de l'éditeur se résume à « un passionnant roman de fantasy érotique futuriste » (oui, et? L'histoire, la biographie de l'auteur? Bon, bah, on va s'en passer alors...). Vous finissez souvent le rendez-vous au bord de la crise de nerfs et en priant pour que sa retraite arrive vite et que son remplaçant soit plus dynamique.... (raté, le remplaçant est du même gabarit, ça doit être un critère de sélection pour ne pas perturber le libraire par un brusque changement de style...)


  • Le repré FBG (comprendre faux beau gosse)

Il arrive dans sa combinaison de motard en cuir intégral, avec son sourire Colgate ultra blancheur, secoue la tête façon L'Oréal et va faire la bise à toutes les femmes du magasin (les clientes, il hésite encore, je pense qu'il y viendra un jour). Les libraires hommes ne seront pas en reste, ils auront le droit au récit de ses dernières conquêtes, avec moults détails graveleux (chouette...). Selon leur style d'homme, les libraires de la gent féminine sont à ses pieds, soupirant d'aise devant ses sourires et rougissant de façon faussant pudique à ses allusions coquines ; ou, au contraire, elles tremblent qu'il ne lui prenne un jour la détestable idée de les inviter à un « déjeuner d'affaires » (il l'a déjà fait)


  • Le repré au catalogue pourri

Celui là n'a décidément pas de chance. Qu'il soit sympathique ou non, il ne vend que des trucs qui ne vous intéresse absolument pas : la reproduction des huîtres du bassin d'Arcachon, la phytothérapie pour les lapins nains domestiques, la biographie d'un participant à la Star Ac 12... Bref, que des sujets passionnants ! Vous finissez par avoir pitié et lui prenez un exemplaire du moins pire des 25 livres qu'il vous propose, histoire qu'il ne soit pas venu pour rien. S'il est sympa, c'est d'autant plus difficile : vous voudriez lui faire plaisir, mais votre instinct commercial vous en empêche ! Ne reste plus qu'à espérer qu'il soit lucide et qu'il reconnaisse lui même la nullité de son catalogue, ça détendra vos rapports...


Bien sûr, il existe aussi des représentants inclassables, qui navigue entre ces catégories. Je pense néanmoins vous avoir donné un bon aperçu de cet aspect du métier, un peu moins connu. Promis, la prochaine fois qu'on croise un repré vraiment boulet, je vous raconte !


samedi 1 novembre 2008

Méfiez-vous des petites Mamies !

Libraire est un métier qui nous fait rencontrer chaque jour un bon nombre de gens. Certains sont adorables, polis, et les renseigner est un plaisir. D'autres s'avèrent être de véritables boulets. Je voudrais aujourd'hui vous parler de l'une d'entre eux, qui a sans doute traumatisé à vie la moitié de l'équipe...


Notre gilet bleu en charge du scolaire, de l'universitaire et des langues, JB, est libraire depuis un certain nombre d'années et a donc acquis une patience exemplaire et un sang froid à toute épreuve envers les clients. Du coup, lorsqu'il a un jour vu débarquer une petite grand mère (archétype de la Mamie Gâteaux, avec son dos voûté, ses lunettes et son air bonhomme), il ne s'est pas méfié

Madame possédait une vieille méthode de russe, avait remarqué qu'il existait un support audio complémentaire à son livre, et désirait donc le commander. Jusque là, tout va bien. Après avoir passé dix bonnes minutes à trouver les références de la méthode, JB a constaté que le support audio datait un peu, vu qu'il n'était disponible qu'en cassettes audio. Et que lesdites cassettes étaient vendues 40 euros, somme assez conséquente, il faut l'avouer. JB en parle donc avec Petite Mamie, lui demande plusieurs fois si elle est sûre de vouloir dépenser autant dans de vieilles cassettes, et comme elle répond par l'affirmative, il passe la commande chez l'éditeur. Petite Mamie s'en va ravie...

Une semaine plus tard, les choses se compliquent. Petite Mamie débarque en souriant dans le Monde du Gilet bleu, récupère ses cassettes au bureau de JB et trottine jusqu'à la caisse. Au moment où Izzou (notre caissière) lui annonce le prix, Petite Mamie l'interroge « Et ma réduction? ». Izzou, surprise, lui demande de quelle réduction elle parle (sans doute est-elle une ancienne professeur, ce qui lui donne droit à un rabais de 5%).

  • « Petite Mamie : Bah, ma réduction. Vous ne comptez quand même pas me faire payer plein prix de vieux stocks qui date de plusieurs années !

  • - Izzou, de plus en plus décontenancée : Plein prix? De vieux stocks? Je ne comprends pas...

  • - Vos cassettes audios, là, elles sont vieilles et plus d'actualité. Vous voulez vous en débarrasser, donc vous allez me faire un geste commercial.

  • - Euh... Là, je crois que vous avez mal compris. Ces cassettes ont été commandées spécialement pour vous, et nous les avons payées au prix fort chez l'éditeur. On ne va pas vous les céder à perte...

(A ce moment Petite Mamie quitte son air bonhomme et devient le monstre tant redouté par les libraires et les caissiers : le Boulet, sûr d'être dans son droit)

  • - Bon écoutez, j'en ai parlé avec mon fils cette semaine, il trouve cela scandaleux que vous vendiez de vieilles cassettes dépassées à ce prix là. Vous essayer de profiter de la crédulité d'une dame âgée, vous n'avez pas honte !

  • - Madame, calmez-vous, je crois qu'il y a un malentendu...

  • - Bon, puisque c'est comme ça, appelez moi un responsable, vous allez voir ! (argument ultime de tout client excédé).

(Malheureusement pour Petite Mamie, JB est aussi l'adjoint de M.G, le directeur du magasin absent ce jour là. C'est donc lui qu'Izzou a appelé en désespoir de cause...)

  • - JB: Re-bonjour Madame. Il y a un problème avec vos cassettes?

  • - Petite Mamie : Vous vous moquez de moi? J'ai demandé à parler à un responsable, pas à un vulgaire vendeur qui a essayé de m'escroquer !

  • - JB, patience incarnée : Il s'avère que le vulgaire vendeur que je suis a la responsabilité de cette librairie en l'absence de notre supérieur. Alors, dites moi, où est le problème? Je vous avais pourtant prévenue la semaine dernière que ces cassettes étaient chères... »


Je vous fais grâce des explications qui ont suivies, où notre Mamie Gâteaux a commencé à tempêter sur nous, sur l'éditeur, sur cette société capitaliste sans scrupules qui n'hésite pas à dépouiller d'honnêtes retraités qui ont durement travaillé toute leur vie pour une ridicule pension, etc etc (non, je vous assure, j'assistais de loin à la scène, je vous jure que je n'exagère pas).

Hors d'elle, le visage déformé par la colère, Petite Mamie a réclamé un endroit où déposer une réclamation afin qu'Izzou et JB soient sanctionnés pour leur « affreuse attitude ». La boite à plaintes se trouvant dans notre librairie mère, à l'autre bout de la ville, nous pensions qu'elle allait se dégonfler et laisser tomber. C'était sans la connaître : elle a noté l'adresse, et quelques jours plus tard, M.G a reçu ladite plainte, renvoyée par un Gilet bleu dubitatif travaillant au siège. Dommage que je n'y aie plus accès, je croie que vous auriez bien lu en lisant ce réquisitoire rageur !

Par ailleurs, Petite Mamie avait laissé ses coordonnées sur sa plainte, en espérant que notre direction s'aperçoive du traitement honteux qui lui avait été affligé et fasse un geste commercial plein d'honneur en la remboursant de ses cassettes. Ne voyant rien venir au bout de quelques semaines, elle a commencé à harceler le standardiste de notre librairie mère, qui nous la renvoyait systématiquement en lui expliquant qu'il fallait voir avec nous et qu'il ne pouvait rien faire pour elle. En dix jours, elle a appelé une bonne douzaine de fois, s'est faite rembarrer successivement par les standardistes, divers Gilets bleus qui avaient le malheur de décrocher le téléphone, JB, M.G et un ou deux responsables de la maison mère avant de laisser tomber... (Enfin ! nous n’en pouvions plus, elle hantait nos cauchemars, nous allions tous finir en dépression…)


mercredi 22 octobre 2008

Joyeux Noël !

Certains s'inquiétaient peut être du manque d'activité de ce blog ces dernières semaines... Je vous rassure, votre Miss Gilet bleu n'est pas morte assassinée par ses clients ou par sa direction excédée par les attaques sur le sac à dos customisé.

L'explication à ce silence est plus simple : je m'occupe entre autres du rayon vie pratique (qui regroupe les livres sur la cuisine, la nature, le sport, les jeux, la santé et un tas d'autres trucs plus ou moins sympas). Et en ce moment, je fais face à une invasion bien connue du grand public : Noël !

« Déjà ?! Mais Noël n'est que dans deux mois ! » vous exclamez-vous devant votre écran. Oui, vous avez raison, mais il faut croire que le calendrier des éditeurs n'est pas le même que le nôtre. Pour eux, Noël commence en octobre (voire en septembre pour les plus motivés), afin que les clients aient le temps de faire du repérage avant d'acheter. Bon, là, pour le coup, ils ont du temps, beaucoup de temps... Mais n'achèteront pas plus tôt quand même. Et votre Miss Gilet bleu pique une crise de nerfs tous les matins en découvrant les piles et les piles de coffrets Noëls qui l'attendent dans l'arrivage du jour ! Comme sa collègue jeunesse, d'ailleurs, qui se retrouve avec des Tchoupi fête Noël, Petit Ours brun et le Père Noël et autres titres dans le même style le... 15 octobre !

Le problème, c'est que les livres arrivent par dizaines, mais ne se vendent pas ! Et la librairie n'étant pas extensible à l'infini, vient un moment où le Gilet bleu finit par succomber sous le poids des livres. Surtout que la mode de cette année est au coffret cadeau (livre plus gadget, dans un joli emballage), qui prend plein de place et qui sera épuisé dès sa sortie (ce qui m'oblige à en commander plein et à les stocker pour être sûre d'en avoir toujours quand Noël arrivera enfin). On en vient donc à accumuler des piles de cartons dans tous les coin, sous les tables, dans les vestiaires, en attendant que nos clients soient touchés par la fièvre de consommation annonciatrice des fêtes de fin d'année...

Mais que nos lecteurs réguliers (enfin, s'il y en a) se rassurent : j'ai vaguement réussi à émerger de mes piles de coffrets, la plus grosse vague est passée (du moins, je l'espère, sinon c'est la fin). Le blog devrait donc reprendre une activité plus régulière !


Des lecteurs mangas...

Le manga est aujourd'hui devenu un incontournable de tout rayon bandes dessinées. Les adeptes des franco-belges auront beau protester et pleurer toutes les larmes de leur corps, c'est comme ça : une bonne partie de la jeune génération a délaissé les bons vieux Astérix, Tintin, Lucky Luke et Spirou pour se consacrer aux Naruto, One Piece, Dragon Ball et autres personnages japonais.

On ne va pas se lancer maintenant dans un grand débat sur les raisons du succès du manga en France (2e plus gros consommateur mondial, tout de même) ni sur une confrontation franco-belge manga, non, ça serait trop long. Si vous êtes intéressés, passez nous voir, on pourra en discuter de vive voix.

Non, je voudrais ici vous parler d'une conséquence de cet engouement : les lecteurs mangas ! Dans le monde du Gilet bleu, situé près de deux collèges et d'un lycée, le lecteur typique de manga est un adolescent qui se déplace forcément en bande, et de façon quelque peu bruyante...

La librairie est régulièrement envahie, à la sortie des cours, par des collégiens qui se précipitent au rayon manga en piaillant. Et là, c'est l'horreur ! Et que je te sorte la moitié du rayon pour expliquer aux potes que « celui là je l'ai lu, il est super », « celui là, dans le tome 12, ils font un crossover sur telle série », « eh, c'est le nouveau de Machin, l'auteur de Rave ». Et que je harcèle Miss BD pour demander si le nouveau One Piece sort bien demain (bah, si tu le sais déjà, pourquoi poser la question?), « et le nouveau Naruto c'est pour quand?», jusqu'à ce qu'ils aient fait le tour de la bonne trentaine de séries qu'ils suivent.

Les demoiselles ne sont pas en reste, loin de là. Quand elles ne débarquent pas habillées comme leurs héroines préférées (si, si, ça nous est arrivé) elles s'attroupent en gloussant autour de la table shojo (manga à l'eau de rose pour jeunes filles). Et que je t'échange les derniers potins « tu crois que dans Hana yori Dango, Tutsuki et Tsubasa vont réussir à sortir ensemble? », « eh, t'as vu, dans Parmi eux ils se sont embrassés ! » (au tome 21 il était temps!) et autres informations primordiales à leurs yeux.

Tout ceci ne serait pas trop grave si, après leurs séances de piaillements stressantes pour les nerfs de Miss BD, ces hordes de lecteurs achetaient gentiment leurs nouveaux mangas et repartaient chez eux en serrant précieusement leurs achats. Malheureusement, une bonne partie d'entre eux n'a pas assez d'argent de poche pour cela, et squatte donc dans le magasin pendant des heures pour bouquiner. (Oh rage, oh désespoir, pourquoi n'avons nous pas une machine pour filmer les mangas?!)

Certains s'affalent dans les quelques fauteuils mis à dispositions des clients, d'autres s'allongent carrément sur les coussins dispatchés dans le rayon jeunesse et les moins rapides, quant à eux, s'installent par terre dans le rayon. Chacun a bien sûr pris sa provision de mangas (on va pas se relever tous les quarts d'heure, c'est trop fatiguant) et ne remarque absolument pas les regards assassins lancés par les Gilets bleus (ou alors ils sont très bons comédiens). Le pire, c'est quand on leur fait remarquer plus ou moins gentiment qu'on n'est pas une bibliothèque, ils nous répondent avec de grands yeux pleins de candeur « bah, si on n'a pas le droit de lire, pourquoi vous avez mis des fauteuils? ». Bel argument, qui nécessite dix bonnes minutes d'explications, pour un résultat nul : ils continuent tranquillement à lire, et les Gilets bleus excédés, finissent par aller ronchonner auprès de Miss BD (qui lutte elle même avec une furieuse envie de semer des punaises dans le rayon manga...).

Si quelqu'un a une solution contre cette invasion, nous sommes preneurs...



mardi 30 septembre 2008

Mieux que la rentrée scolaire, le sac à dos gratuit !

Ca y est, la rentrée scolaire est finie ! Quelques retardataires errent encore affolés à la recherche du workbook de leur progéniture, mais dans l'ensemble, le monde du gilet bleu a retrouvé sa tranquillité habituelle derrière ses tas de gravats... Nous pouvons enfin souffler un peu et ranger nos rayons chéris mis à mal par les clients, tout en savourant notre paix retrouvée.


Oui, mais c'était sans compter sur notre direction bien-aimée qui vient d'avoir une idée de génie pour faire connaître notre magasin (hum hum). Là, je vous sens impatients de connaître quelle grande idée a pu naître dans leurs cerveaux enfiévrés ! Une campagne de publicité? (non, trop cher !) Un grand jeu concours? (presque, vous chauffez...) Du tractage? (ah, vous êtes sur la piste) Allez, je vous fais grâce du suspense... Roulement de tambour... Attention, la grande idée c'est... Le sac à dos gratuit !!! (vous êtes bluffés, hein, avouez?)

Je vous explique... Nos dirigeants, très au fait de la mondialisation, ont fait fabriquer en Chine un bon millier de sac à dos avec notre logo (de très mauvaise qualité, à vrai dire). En parallèle, ils ont fait imprimer de superbes tracts avec la mention : « La culture c'est dans le sac ! (merveilleux slogan, non? Ca a du leur prendre des heures à trouver...) Apportez ce bon à l'accueil de notre librairie, et vous recevrez un sac à dos gratuit ! Sans obligation d'achat et dans la limite des stocks disponibles, offre valable du 26 septembre au 15 novembre 2008. » Suivaient l'adresse de notre magasin et même, comble du raffinement, un petit plan pour nous localiser.

Ne restait alors plus qu'à embaucher un étudiant chargé d'arpenter les sorties de métro et une manifestation culturelle proche de notre librairie (ils avaient décidément pensé à tout) et le tour était joué ! Bon, ils avaient juste omis de nous préciser quand débutait l'opération, mais personne n'est parfait, non? C'est ainsi que samedi matin, nous avons vu débarquer des passants serrant précieusement leur petit trac leur donnant droit au must du must : notre sac à dos customisé ! (un cadeau, c'est un cadeau, ça ne se refuse pas). La première surprise passée, nous avons commencé à distribuer nos sacs, et à amasser les tracts, en remarquant au passage que la grande majorité des gens restaient moins de 40 secondes dans le magasin, le temps de trouver ledit accueil. D'où notre scepticisme sur l'intérêt réel d'une telle opération...


Les choses ont commencé à se gâter dans l'après midi. Notre Monsieur Tract a du s'emballer, arpenter la ville en vélo en distribuant nos tracs au vent, car des foules ont envahi le magasin ! A moins que les baraques de chantiers ne soient devenues le nouveau lieu d'habitation à la mode et n'aient été peuplées discrètement dans la nuit par des familles nombreuses... Quoi qu'il en soit, nous avons vu passer en un après-midi plus de gens qu'en une semaine complète de basse saison !

Comme vous pouvez vous en douter, nos stocks de sacs à dos n'avaient pas été conçus pour faire face à une telle affluence, et drame, dix-sept heures sonnaient à peine que nous étions en rupture ! Oh rage, oh désespoir ! Encore deux heures trente à tenir, plus un cadeau, mais des tracts de plus en plus nombreux ! Imaginez notre calvaire...

Il semblerait en effet que la France aille encore plus mal qu'on nous l'annonce dans les médias, puisque des centaines de personnes n'ont pas hésité à errer dans un labyrinthe de chantiers pour récupérer un misérable sac à dos ! Et à voir leurs réactions en apprenant que nous n'en avions plus, il semblerait que le sac à dos soit devenu une marchandise de luxe que peu de gens peuvent désormais se payer...


  • « Mais, comment je vais faire, moi, sans mon sac?

  • - Euh... Je vous signale juste en passant qu'il y a encore une demi-heure, vous ignoriez jusqu'à l'existence même de ce sac... Vous devriez pouvoir survivre sans.. »


  • « Et bien, puisque c'est comme ça, je vais attendre ici jusqu'à ce que j'ai mon sac à dos. Je suis venu pour ça, je ne repartirai pas sans !

  • -Soit... De toute façon, on est là jusqu'à 19h30, vous vous lasserez avant nous... Vous voulez un siège? Un peu d'eau? » (toujours être polis avec les clients)


  • « Mais vous n'en avez vraiment plus du tout? Plus un seul en réserve?

  • - Bah, non, désolée. Je peux vous en tricoter un si vous voulez, mais je ne suis pas très douée, ça risque de prendre un peu de temps... »


  • « Ah oui, je vois, encore une publicité de m... Vous aviez dix sacs en réserve, c'est ça? Et puis, vous vous êtes tous servis, bien entendu !

  • - Euh... On avait 200 sacs aujourd'hui...

  • - 200? Mais là bas, sur les quais, on nous distribue plus de mille prospectus ! On a fait un détour pour ces sacs !

  • - C'est quand même précisé dans la limite des stocks disponibles...

  • - Tous des voleurs je vous dis ! Eh bien, vous venez de perdre un client ! Non, cinq même ! (monsieur avait une famille nombreuse... mais n'aurait jamais mis un pied dans une librairie de toute façon)


Et, mon préféré : « Vous n'avez plus de sac?! Je vois... Et bien, je voulais acheter un livre mais puisque c'est comme ça, j'irai à la Fnac ! » Superbe, non? Le tout dit avec un mélange de frustration, de colère et de mépris, de la part d'une dame d'une cinquantaine d'années qui portait pour plus de 100 euros de vêtements de marque sur elle. La France va mal, je vous le dis...

dimanche 28 septembre 2008

Les libraires sont-ils des êtres intelligents?

Quand un client entre dans une libraire, une importante question s'impose à lui : le libraire est-il un être doué de raison ? Et par conséquent, sur quel ton lui parler?


Beaucoup de gens considèrent en effet que le libraire est un vendeur comme un autre, sans aucune culture, au Q.I. limité (sinon, pourquoi aurait-il choisi un simple job de vendeur?, je vous le demande) et qui pourrait sans aucun souci se recycler dans la vente de casseroles. Ce genre de clients se croie donc obligé de vous considérer comme un abruti fini et vous regarde d'un air hautain et quelque peu condescendant (ah là là si c'est pas malheureux de passer sa vie au milieu d'oeuvres hautement intellectuelles sans avoir les capacités d'en saisir le moindre mot...).

Ce sont aussi eux qui vont vous demander « Vous auriez le dernier livre de Marc Lévy? Alors, Lévy, ça s'écrit L E V Y » (sans blague...) ou encore mieux, avec ce petit air mielleux de l'initié au Savoir et à l'Art : « Vous auriez un livre sur la Pieta de Michel-Ange? Euh... Michel-Ange c'est le sculpteur, pas l'auteur... » (si, si véridique, j'vous jure... d'ailleurs, Izzou, titulaire d'un Deug d'histoire de l'art, lui a répondu « Ah bon, je croyais que c'était une tortue ninja! » Imaginez la tête de notre cher client...).


Une autre partie de notre clientèle considère au contraire le libraire comme un être d'exception, qui fait partie de l'Elite de la Nation. Un libraire digne de ce nom doit avoir lu toute la production littéraire de ces soixante dernières années (au minimum... sans compter tous les grands classiques de ces dix derniers siècles, les incontournables latins et grecs et les lais anonymes du Moyen-Age). Il profite de ses instants de loisirs pour écumer musées et expositions, tout en étant branché sur les diverses émissions littéraires radios et télévisées quotidiennes. Bref, c'est un Sur-homme, capable de vous retrouver un livre en moins de trois secondes, avec un minimum d'informations.

Concrètement, ces clients sont donc scandalisés que nous n'ayons pas lu le dernier roman d'Untel, ni celui de Machin d'ailleurs (est-il vraiment utile de leur signaler que la rentrée littéraire de septembre a vu la parution de plus de cinq cents romans français?). D'autres s'offusqueront que nous ne connaissions pas Chichkine ou Venetsianov (peintres russes du XVIIIe siècle) et oh, scandale, que nous ne sachions même pas écrire correctement leurs noms ! (où va le monde, je vous jure ! Surtout que eux non plus ne le savent pas, si on creuse un peu...).


Pour répondre à vos cruelles interrogations, je dirai que la réalité correspond à un juste milieu. Nous autres, gilets bleus, sommes spécialisés par grands rayons (littérature, sciences humaines, bandes dessinées, jeunesse, arts, pratique, universitaire, tourisme) et, chacun dans notre domaine, nous connaissons nos classiques et nous pouvons vous retrouver facilement la plupart des ouvrages. Mais nous ne connaissons pas tout non plus (plus de 40 000 références dans notre librairie, ça fait beaucoup, même pour les Sur-hommes que nous sommes). Alors adaptez-vous, ne nous parlez pas comme à des imbéciles mais ne nous prenez pas pour des génies non plus ! Et oui, même les gilets bleus sont humains et ont leurs faiblesses...


dimanche 14 septembre 2008

Engagez vous qu’ils disaient…

Vous l’avez peut être remarqué, mais en ce moment, c’est la rentrée scolaire. Et, tandis que nos chères têtes blondes s’en vont à l’école en gambadant gaiement (euh n’exagérons pas, ils y vont, c’est déjà ça) les parents goûtent aux joies des listes scolaires. Avouez, n’avez-vous jamais eu l’envie d’étrangler un professeur sadique qui vous réclame des protèges cahiers roses, des copies doubles petits carreaux 24*32 ou autre article de papeterie introuvable ? Nous, si !

Et oui, comme toute librairie avec un rayon scolaire et un coin papeterie, le monde merveilleux du gilet bleu vit à l’heure de la rentrée. Nous pensons scolaire, nous vivons scolaire et nous maudissons les professeurs, les éditeurs et les listes incomplètes ! Là, pour le coup, les tas de gravats qui nous assurent d’habitude une certaine solitude ont été pris d’assaut par une horde de parents désespérés par les exigences du Savoir, et nous nous retrouvons cernés par des visages anxieux, qui espèrent que (par miracle) nous aurons encore le cahier d’exercice exigé par le professeur pour le prochain cours (qui a lieu le lendemain, tant qu’à faire)…

Toute l’équipe est sur les dents, les heures supp s’accumulent (vive Sarko) et, must du must, une étudiante a même été embauchée pour la caisse. Izou, notre caissière habituelle (qui rêve secrètement de devenir libraire à la place du libraire) a quant à elle été promue adjointe au scolaire et se dit que finalement elle était mieux en caisse… Quant on voit certains boulets charriés par les listes scolaires, on la comprend ! Quelques exemples pour que vous puissiez juger par vous-même…


    « Le client : Vous avez le workbook 5e ?

  • - Izou : Bonjour…

  • - Le client, gêné par ce discret rappel à l’ordre : Euh… Oui, bonjour… Je voudrais le workbook 5e s’il vous plaît (on progresse, il s’est souvenu du sens du mot politesse).

  • - Oui, lequel ?

  • - Bah, le workbook 5e en anglais.

(Là, pour que vous saisissiez bien l’humour de la situation, il faut savoir que workbook veut tout simplement dire « cahier d’exercices » en anglais, et que cette information seule ne nous emmène pas loin, vu qu’il doit exister une bonne trentaine de collections différentes pour un workbook 5e).

  • - Izou, patiemment : Quelle collection ?

(Là, deux solutions : soit le client a une bribe d’information supplémentaire, soit il n’en sait rien, s’énerve et s’en va en ronchonnant. Pour notre démonstration, nous choisirons la première possibilité, mais sachez que les deux se sont hélas déjà présentées plusieurs fois.)

  • - Comment ça, quelle collection ? Le workbook anglais 5e (s’ensuit une longue explication sur le sens du mot workbook, dont je vous ferais grâce, puisque maintenant vous êtes parfaitement au point sur le sujet).

  • - Alors, la collection ? Hachette, Bordas, Belin, Didier ?

  • - Euh… Hachette je crois (évidemment, c’est le plus gros éditeur, et il reste encore une dizaine de choix possibles… La vie serait trop simple sinon.)

  • - New live ? Enjoy english ? Spring ? New spring ? Step in ? New step in ?

  • - Le client, affolé, a un éclair de génie : Je sais ! Je vais appeler ma fille (faites, faites…)

  • - Cinq minutes plus tard, le client revient les yeux pleins d’espoir : Ma fille se souvient plus de la collection, mais elle dit qu’il y a un groupe d'enfants sur la couverture avec workbook écrit en vert.

  • - (Et là, heureusement qu’Izou commence à avoir l’habitude et connaît quasiment par cœur le rayon) Ah oui, le New spring !

  • - Air soulagé du client : Vous l’avez ?

  • - Bah non, j’ai vendu le dernier pendant que vous appeliez votre fille (dommage… le client est au bord de la dépression). Mais je peux vous le commandez si vous voulez… »


Autre jour, autre client... Arrive cette fois l'étudiant qui va (à priori) entrer en première année de lettres classiques, avec un petit air hautain digne du Savoir incarné :

    « - Bonjour, est ce que vous avez l'Apologie de Socrate?

  • - (Soupir désabusé) De Platon, vous voulez dire... Oui, je vais vous la chercher.

  • - Non, pas de Platon, de Socrate ! Le philosophe grec ! »

(Pour ceux qui n'ont pas compris pourquoi notre étudiant s'est pris un regard noir, rappelez-vous que Socrate, grand philosophe grec, n'a pas laissé un seul document écrit à la postérité et que c'est son disciple Platon qui a retranscrit toutes les idées de son maître par écrit... Et là, on se dit que notre charmant étudiant pourrait remballer son air arrogant et réviser un peu ses références).


Un dernier, pour la route... C'est fois, c'est Mister Papet qui s'y colle...

    « - Le client, très chic dans son costume impeccablement repassé : Bonjour, je voudrais un lutrin. (si, si, vous savez, le grand pupitre en bois sur lequel vous posez un livre)

  • - Mister Papet, avec un air perplexe : Vous ne voulez pas un lutin plutôt ?

  • - Le client commence à sourire, s'imaginant le petit gnome à barbe et chapeau pointu, et se dit qu'il est tombé sur l'idiot du coin : Non, mon fils m'a bien dit un lutrin.

  • - Mister Papet, en insistant poliment : Vous savez que le mot lutin désigne aussi un porte vues? Une sorte de classeur avec des pochettes plastifiées intégrées, pour exposer des documents?

  • - Air gêné du client : Euh, oui, c'est vrai que maintenant que vous le dites, je crois que c'est ça que mon fils veut... »


Voilà, j'espère que ces anecdotes vous auront bien fait sourire. Elles sont toutes véridiques, je vous l'assure...Vive la rentrée scolaire ! Et vivement qu'on retrouve notre solitude derrière nos tas de gravats...

Imaginez...

Imaginez un quartier en pleine construction dans une grande ville française...

Au milieu des grues, des tas de gravats et des baraques de chantiers (je vous fait grâce des rats et autres bestioles), vous apercevez une grande librairie, toute propre et toute neuve, qui a ouvert en toute discrétion voilà déjà un an.

Ne soyez pas timide, franchissez les portes ! Rassurez-vous, les libraires ne mordent pas et ne vous sauteront pas dessus... Regardez, ils ont l'air même plutôt sympathiques, non? Bon, certes, un peu abattus de se retrouver seuls dans cet îlot de culture perdu au milieu du néant, mais ils n'ont pas encore perdu toute trace de civilisation...